Musique classique

Pavel Busta

 

Mercredi je suis rentré de l’école à midi et demi. C’est en exprimant ma gratitude envers mon hypocondriaque de prof qui tombe malade à la moindre caresse de brise que j’ai franchi la porte de ma maison. Mais là-dedans, c’était le comble du bonheur puisque aucun des membres de ma famille n’était présent à cette heure-ci. Rien que de la solitude, de la solitude bénie. Je me baignais dedans, je lui faisais des câlins, j’admirais sa splendeur. À chaque fois que les gens me dégoûtaient, c’était elle, l’être exquis qui venait me caresser.

J’ai décidé de rendre exceptionnelles ces quelques heures de solitude qui m’attendaient. J’ai mis en branle l’air du salon aux sons de la sonate pour violon de Schubert. Je n’écoutais ces derniers temps pratiquement que de la musique classique. Je ne sais pas exactement ce qui m’avait amené à rejeter du jour au lendemain la musique de mes interprètes préférés de la seconde moitié du siècle dernier. Il ne se cachait pas derrière cela le besoin de me démarquer de la foule. Un archi-snob pût-il prendre cet argument pour totalement inacceptable, j’aimais tout simplement cette musique. J’ai sorti de la cave la plus chère des bouteilles de vin stockées là par mes parents. Je me suis raidi au moment d’en arracher le liège. C’est ma voix intérieure qui m’apostrophait en hurlant et en faisant des gesticulations obscènes :

Révolte-toi ! Sois en désaccord ! Envoie chier toutes ces coutumes surannées ! Proteste avant de trop vieillir et de ne plus être capable de protester contre tes propres protestations ! Mais sors donc un peu de l’ordinaire, merde !

J’ai hoché la tête en signe d’accord avec cette voix. J’ai sorti de l’armoire une vieille chope d’un demi-litre et y ai déversé la moitié de mon bordeaux. Puis j’ai couru dans ma chambre où j’ai enlevé à la hâte tous mes vêtements. J’ai trié quelques pièces de mon costume de danse et j’ai commencé à composer avec satisfaction un accoutrement d’une grande originalité. J’ai mis sur la tête un chapeau noir, attaché une cravate autour de mon cou nu pour y superposer un nœud papillon. J’ai enfilé une chaussette de ski à mon mollet gauche puis un gant blanc à ma main droite.

Après avoir regagné le salon j’ai agrippé d’un geste barbare la chope remplie de vin, en ai avalé quelques grandes gorgées et me suis immobilisé en position de penseur. Je plongeais dans le chant des violons, accordant mon pouls à leur rythme. J’ai alors entamé une étrange danse décadente, zigzaguant à travers le salon, pivotant comme porté par l’extase, mon sexe se débattant contre ma cuisse.

 Ah, le monde ! Dégueule en regardant cet individu bizarre ! Plie le coin de tes lèvres de dégoût face à cet insecte humain ! Détourne la tête, bois d’une manière distinguée du thé dans une tasse en porcelaine, le petit doigt levé !

Le monde alentour s’est mis à tournoyer d’un enivrement naissant. J’ai arrêté ma valse biscornue et déversé le reste de mon cru 2000 dans mon récipient banal d’un millésime anodin.

Et puis : retour sur la piste de danse !

Les violonistes me frappaient à coups de leurs archets, me poussant ainsi à me produire avec toujours plus d’émotion. J’ondulais comme une vague auprès de la fenêtre lorsque j’aperçus une silhouette malvenue, celle d’un être humain. Après avoir réussi à rétablir mon équilibre j’ai regardé à travers la grande baie du salon. Debout sur le balcon de la maison d’à côté il y avait la fille aînée de Monsieur Novotny, voisin grognon. Elle m’observait en riant. Ivre que j’étais je l’ai rejointe dans son rire, j’ai baissé mon chapeau sur le front à la façon d’un dandy et rien que pour les étincelles imaginaires dans ses yeux je lui ai fait un salut militaire. Elle a appuyé le coude contre la rambarde et a caché pour quelques secondes dans ses mains son visage mignon, orné de boucles noires. Puis elle m’a jaugé du regard, en s’arrêtant sur mon entre-jambe. Quand j’ai compris, je me suis blotti avec une grimace affectée, feignant le timide. Elle a éclaté de rire et disparu à l’intérieur de sa maison.

Je l’ai regretté un peu. Oui, j’avais envie de jouer encore le fou. J’allais me détourner de la fenêtre lorsque la porte d’entrée de la maison voisine s’est ouverte. Elle – je crois que son prénom était Marketa, Marika ou quelque chose du genre – en sortait en courant, ses cheveux la suivaient dans le vent. Je ressentis un choc qui faillit me faire tomber, un choc propulsé par la joie.

Prepare, young boy, she´s coming to you. To youuuuuuuuuuuu!

Une sonnerie tonitruante a retenti à l’intérieur de notre résidence que l’on pouvait facilement confondre avec une maison normale. C’était la sonnette même qui tintait joyeusement. J’ai ouvert la porte, cravate et autres machins se balançant sur mon corps nu.

 Mademoiselle, ai-je entonné, soyez la bienvenue dans notre réserve de fous ; tenez, ceci est votre billet d’entrée ! Je lui ai tendu le pot rempli d’un vin que je venais de sortir en catastrophe, en boîte cette fois-ci. Elle s’est esclaffée et a pris le récipient. Ne paraissant pas trop contrariée par un cru Euroshopper 2009, pas très réussi, elle l’a bu cul sec.

 Continuons comme ça, ai-je ajouté, plein d’admiration, je lui ai saisi la main et l’ai entraînée vers l’intérieur. Ici on satisfera chacune de vos lubies, alcooliques et j’en passe.

J’ai fermé la porte à clef, laissant cette dernière encastrée dans les tripes métalliques de la serrure. Je me suis retourné vers la visiteuse : elle était nue comme un doigt, sa simple robe rouge pliée à ses chevilles. Elle m’a arraché le chapeau de la tête pour couvrir avec lui la menue raie de ses poils pubiens. Elle a pris la pose d’une star des années 1970 lors d’une séance photo.

 Je me sens comme incomplète, maître, a-t-elle trillé, vous ne ressentez pas le désir d’y apporter quelques touches ?

 Ma chère, vous êtes parfaite comme ça, mais je me doute que je pourrais quand même quelque chose pour vous.

Je me suis éloigné un instant pour revenir vers elle avec des fruits dans les bras et du rouge à lèvres dans la main droite. Elle était toujours là, debout, sans avoir bougé d’un millimètre. J’ai fait tomber les fruits par terre et j’ai ouvert le tube de rouge à lèvres. Je me suis agenouillé devant elle et me suis mis à écrire des vers raffinés sur son petit ventre plat :

 

« À la gare de Magenta il courait un placenta »

« À la gare de Lyon j’ai vu un embryon »

« Je suis un vaurien, j’ai baisé un chien »

 

Quand j’ai cessé d’écrire, je me suis relevé et je lui ai lu mes vers, l’un après l’autre. À chaque fois elle éclatait d’un rire qui faisait agiter ses petits seins de haut en bas. Le pauvre Monsieur Schubert, s’il avait assisté à cela, il aurait crié au scandale. Mais - qui sait ? – peut-être aurait-il pris part à ce jeu.

Je n’ai pas épargné les fruits : je les ai écrasés et les lui ai étalés sur le corps – bananes, oranges, raisins et kiwis.

 Et maintenant, je peux vous inviter à danser ? m’a-t-elle demandé avec gaieté.

 Mais bien sûr. Ce que j’apprécie le plus en vous, c’est votre façon de défier les convenances.

Ma muse nue enduite de fruits et moi, nous avons pris ensemble une position réglementaire de danse. À peine nous sommes nous mis en mouvement que j’ai commencé à déclamer les citations de la Bible, les bribes des Six premières trompettes ; c’était la seule partie que j’avais retenue des Saintes écritures. Nous nous démenions dans le tourbillon d’une danse folle, danse entre la vie et la mort, danse des étoiles qui tombent. Je crois qu’à ce moment nous incarnions à merveille l’une des fugues de Bach.

 …de la grêle et du feu mêlés de sang s’abattirent sur la terre !

Un deux trois. Un deux trois.

 …le nom de cette étoile est « Absinthe »…

Un deux trois.

 Et moi, je vis… je vis…

Je ne me rappelais plus ce que Jean avait bien pu voir. Nous avons basculé par terre, nos deux corps collés par le jus des fruits. Quand je l’embrassais sur le ventre, la pensée me vint que mes vers n’avaient jamais eu un goût aussi délicieux. Combien l’absence de la réalité était enivrante ! Je m’apprêtais à entrer dans la dimension supérieure mais la sonnerie de la porte m’en a empêché, d’un ton corrosif et empestant.

Dépité, je me suis décollé de ma partenaire dans la folie et j’ai pris la direction de la porte. Elle s’est accroupie, a attrapé mon pénis en érection et m’a suivi à quatre ou – plus exactement – à trois pattes. J’ai dû éclater de rire, malgré moi, tellement la scène était cocasse.

J’ai un peu bataillé avec la clef dans la serrure, enfin j’ai réussi à ouvrir. En face de moi il y avait ma sœur avec ma mère.

 Pourquoi tu fermes à… a commencé ma mère avant de s’interrompre.

Devant l’expression comique de son visage, nous avons pouffé avec ma connue-inconnue, sucre-souillés, vins-excités et saouls-confondus.

 Désolé, on ne veut pas de témoins de Jéhovah ici ! me suis-je écrié ensuite, j’ai claqué la porte et tourné la clef en la laissant dans la serrure.

Sans doute à cause du choc subi les intruses n’ont plus tenté de s’immiscer dans nos actes d’animalité charnelle.

Un peu plus tard Schubert a perdu le souffle.

Nous deux, nous en avions encore pour quelque temps.

 

© Pavel Busta

 

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4 Comments
  1. Claudine Candat permalink

    « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». Alors à 18 ! Décoiffant, décapant, bougrement bien écrit (et coup de chapeau aux traducteurs !). Pavel Busta a du souffle.

  2. David Alexandre Hoarau permalink

    On se tord de rire d’un bout à l’autre du texte…Du talent dans du style…

  3. Martin Danes permalink

    Merci pour ces commentaires, aussi en nom de Pavel Busta. Traducteur bidon que je suis, je m’engage à mettre bientôt en ligne la traduction d’une autre nouvelle de cet auteur prometteur.

  4. Ula Perzanowska permalink

    C’est frais, drôle, sensuel, bien mené, bien écrit (traduit), j’ai passé un très bon moment. J’attends avec impatience les autres publications de Busta et de Monsieur Danes bien sûr!

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