L’Express Prague – Radotin

Pavel Busta 

 

Je traverse le hall de la Gare de Smichov, à Prague. Elle sent les relents de pisse et d’autres choses dont il vaut mieux ne pas chercher la source. Les pierres du sol et les carreaux des murs exhalent l’atmosphère typique du lieu. Oui, parfois je préfèrerais que la gare s’auto-vaporise contre la mauvaise haleine. Pourtant j’aime bien cet endroit, je m’y suis fait, depuis cinq ans où j’y passe presque tous les jours. J’y côtoie des dizaines de visages anonymes pressés de vivre leurs vies, lesquelles – pour certains d’entre eux – passent désespérement vite. Certains font la moue, d’autres affichent des expressions neutres, d’aucuns rient, peut-être pour se donner du courage, ou bien tout simplement parce qu’ils sont heureux.  Et quelle expression j’ai, moi ? Je n’ai pas encore osé poser la question à quelqu’un.

Je passe sous le panneau de départs des trains, sans le regarder. Il est inscrit dans ma tête que le mien, l’express Prague – Radotin, part à 13h19. Il est un peu idiot de dire Prague – Radotin étant donné que ma commune fait depuis longtemps partie de Prague, et il est peut-être encore plus idiot de désigner comme « express » un train qui s’arrête parfois même à Chuchle, reste qu’il est toujours plus rapide qu’un bus des transports urbains. Un doigt derrière notre maison se trouve le panneau « Fin de Prague » que la nuit nous repoussons en secret, moi et mon commando, quelques mètres plus loin – nous aussi sommes des Praguois !

Je marche lentement jusqu’aux marches descendant vers le passage souterrain où m’attend le spectacle traditionnel d’un vendredi après-midi. Et, effectivement, une tzigane bien connue me sourit à distance puis me propose le journal Nouvel Espace. Une fois, je le lui ai acheté et, depuis, elle me réserve un traitement de faveur spécial-camelote.

– Bôôn jour, monsieur, c’est un plaisîîr de vous voir ! m’aborde-t-elle en braillant. N’est-ce pas que vous en prenez un !

J’ai un peu mauvaise conscience pour quelques derniers numéros que j’ai refusé d’acheter, et pour tout dire je suis allé jusqu’à m’excuser en disant qu’en tant qu’étudiant j’avais certainement encore moins d’argent qu’elle. Enfin je hoche la tête en signe d’accord et prends un exemplaire de son journal. En réponse me vient son hurlement :

– Monsieur, comme je vous aîîîme !

Et qu’on me dise encore que l’amour ne s’achète pas !

Je monte en courant l’escalier le plus éloigné et devant moi apparaît le quai numéro trois. Je ne sais pas si on peut voir la même scène sur d’autres quais, ceux d’où on ne part pas pour Radotin, mais à chaque fois que quelqu’un monte cet escalier, les passagers appuyés contre la rambarde le scrutent avec curiosité. Ils le jaugent du regard pour ne pas dire qu’ils le toisent comme s’il passait par un couloir d’opprobre ; tout juste s’ils ne lui cracheraient pas dessus. Avant ces regards me déprimaient fort, jusqu’au jour où, pris d’un accès d’humeur, j’ai fixé l’un des observateurs, plissé le front et imité, goguenard, sa propre expression. Aujourd’hui, c’est apparemment un cas exceptionnel : il n’y a que deux vieilles qui me regardent, dont l’une souffle à l’autre des mots depuis sa moustache qui aurait honoré l’empereur François-Joseph, tout en me jetant des regards sévères. Je lui retourne ce regard puis je me replie, n’ayant pas envie de la provoquer. Je me souviens vaguement de l’avoir mise dans une colère noire à cause des cris que je lui lançais avec un copain à l’âge de onze ans, alors qu’elle se tenait debout sur son balcon. Mais je n’en suis pas sûr, je peux me tromper aussi – Jésus, cela fait presque la moitié de ma vie !

Autour d’un bistrot s’amassent des gens mastiquant les délicatesses proposées par l’estaminet. Il me semble que le clappement de leurs langues atteint l’intensité d’un avion à l’atterrissage, les miettes s’envolent de leurs bouches au ralenti, un serrement de la mâchoire s’étend sur plusieurs éternités, les espaces naissent et disparaissent alors que les yeux des ruminants ici-même sont plongés dans le néant. Un clic et le mouvement de pellicule retrouve sa vitesse d’origine.

– Regarde, toi ! m’apostrophe quelqu’un.

Je sursaute un peu. Appuyé contre une colonne voici un SDF barbu, en lunettes et avec une chevelure brune ébouriffée, partie intégrante du coloris de cette gare. Comme toujours, derrière ses verres épais, discerne-t-on la folie qui ne surprend plus guère personne. Ce qui peut en revanche toujours étonner, c’est son accoutrement. Un clochard « normal » s’habille probablement de ce qui lui tombe sous la main. Celui-ci, je voudrais vraiment savoir où il déniche sa garde-robe. On aurait dit que Michal David[1] avait jeté ses tuniques brillantes des années 1980 ; fussent-elles le comble du mauvais goût, j’apprécierais que ce SDF ait aussi hérité de son pantalon parce que – ah non, un caleçon troué, ce n’est pas assez !

– Tiens, j’en ai un nouveau ! Il tire le tissu et, contre mon gré, soumet à mon regard un membre d’une nature hautement génitale.

– C’est vraiment super.  Je me détourne et me frotte les yeux, en espérant que cette vue ne s’inscrira pas à jamais sur ma rétine.

Je m’éloigne de ma connaissance, laissant derrière moi tout ce mélange multicolore d’hommes, tous les jours à peu près identique. Baba cool apathiques, fillettes timides, biquettes riant d’une façon débile sur un magazine pour teenagers, managers avec des crânes dégarnis, grand-mères s’appuyant sur leur canne, femmes au foyer, gens ordinaires, quelques individus indescriptibles, chien et contrôleur de la compagnie de chemins de fer, tous forment un seul ensemble. Je m’arrête en constatant qu’en face de moi se tient debout et fume une cigarette un monstre aux cheveux enduits de gélatine, c’est le copain Jakub avec qui j’ai fait l’école primaire. Enfin, copain, je ne le vois pas très souvent et encore moins souvent je parle avec lui, je l’ai toujours trouvé un peu… con. Je n’ai pas l’intention de le rejoindre mais lui me repère, il lève le bras et avance en ma direction.

– Salut, marmotte-t-il comme il le fait depuis toujours, comment ça va, mon pote ? En disant « mon pote », de la salive s’envole de sa bouche pour atterrir droit sur mon nez. Visiblement il ne s’est aperçu de rien, il n’attend pas ma réponse et poursuit son monologue. Je ne t’ai pas vu depuis la fin de la dernière année scolaire, t’as passé de bonnes vacances ? Et l’école, ça va ? Tu fumes ? Si tu veux, prends une clope.

Il me tend son paquet de cigarettes.

Je ne sais pas laquelle de son tas de questions choisir en premier. Je regarde le paquet de cigarettes. Oui, des Pall Mall.

– Bah, je sais pas, dis-je et je hausse les épaules, feignant l’embarras, je ne suis qu’un fumeur occasionnel.

L’air confus, Jakub range son paquet.

– Je ne fume que lorsqu’une occasion se présente – alors j’en prends une, merci, ajouté-je rapidement.

– Mais tu disais que… Une grimace de surprise profonde envahit son visage.

Ceci est exactement la raison pour laquelle on ne pouvait jamais être amis : il ne pige pas mon humour pourtant raffiné.

Je balaie l’air d’un geste de la main et j’allume une de ses cigarettes avec mon propre briquet. Ah ! Aspirer la taffe bénite : elle brûle les poumons, tout en caressant l’âme. Et puis, avant un cancer, je dispose peut-être encore de quelques dizaines d’années de sursis.

– Et toi, ça va ?

Je poursuis le dialogue par politesse, vu la clope qu’il vient de m’offrir. Le fait que je n’ai pas répondu à la plupart de ses questions ne paraît nullement gêner Jakub. Ceci dit, s’il n’avait pas giclé à chaque minute de sa bouche un jet de paroles cruches, je crois qu’il aurait probablement implosé.

– C’est la pêche, même si l’école me fait chier mais c’est toujours pareil.

– Où tu vas mainte… lancé-je faiblement mais il me coupe :

– Mais à part ça, ça va super, je fais tout le temps la fête même si je ne bois pas autant, ces derniers temps, je n’en ai pas trop envie, maintenant je prends plutôt du kif, parfois je prends de l’extasy dans un club ou j’achète un buvard.

– Tu prends du LSD ? lui demandé-je avec étonnement, non pas pour augmenter mon crédit moral, déjà médiocre, mais parce que cette drogue est surtout prisée par des intellos ou des hippies dans mon entourage. Ils cherchent une expérience mystique, se laissent inspirer, etc. Je ne comprends pas ce que Jakub voudrait expérimenter, lui, pur et simple produit d’un mode de vie consumériste…

– C’est sûr, mon pote, j’en ai pris récemment quand on est allés en discothèque.

Quel con, l’idée me traverse l’esprit, tout le monde affirme en effet qu’un lieu surpeuplé du genre discothèque est le dernier endroit où on devrait s’essayer au LSD.

Le train, une vieille rame électrique bleue et blanche, arrive en gare. J’écrase ma cigarette et la porte mécanique s’ouvre avec fracas devant moi. Les gens se pressent, nous nous pressons tous. Dès que nous sommes fourrés dedans, nous nous asseyons face à face avec Jakub. Celui-ci manifeste l’intention de ne pas quitter le champ psychédélique et sort l’Histoire. J’espère que je vais tenir, me dis-je. Comme on ne met que dix minutes pour arriver à Radotin et que lui habite à Cernosice, sauf à ce qu’il décide de déménager pour venir habiter chez moi afin d’aller au terme de ses jacasseries, je devrais survivre. J’observe ses lèvres en mouvement, sa pomme d’Adam qui fait du yoyo ainsi que son expression ravie et la panique me prend : et s’il envisageait vraiment de  déménager pour s’installer chez moi ! Je secoue la tête comme pour chasser un moustique et je branche le son.

– Alors il est venu chez elle pour forniquer. Elle l’a assis sur le canapé, et lui a dit  qu’elle allait d’abord se doucher. Il l’attendrait, bon, et puis il lui est venu une envie terrible de chier. Il savait pas si c’était à cause du trip mais il devait aller vite chier quoi. Mais elle avait le cabinet dans une seule pièce avec la salle de bains, il voulait pas aller chier là où elle était, donc il regardait autour de lui et il a vu un chien qui se promenait dans la chambre. Et parce qu’il flippait, l’idée l’a pris de chier sur le tapis, de se nettoyer avec son caleçon et lorsqu’elle aurait trouvé le truc, il aurait tout jeté sur le dos du chien. Alors il a chié par terre et il pensait qu’il n’était pas bien malin. Après elle est sortie de la douche et s’est mise à brailler, qu’est-ce que c’était que cette merde. Georges a haussé les épaules et a montré le chien du doigt. Elle est devenue toute rouge et lui a hurlé que ce chien était en verre. La vache ! Il l’a regardé comme un con. Bien sûr qu’elle l’a viré et il n’a pas forniqué.

Je le fixe pendant un instant puis j’éclate de rire. Je ne m’attendais pas à entendre de Jakub une histoire vraiment drôle. En plus, j’ai été touché par le héros de cette anecdote, une autre de mes vieilles connaissances. Il est curieux de voir mes ex-camarades d’école se muer en des personnages déféquant dans les salons pour ensuite essayer d’en filer la responsabilité à un chien de verre. Je n’ai pas eu le temps d’ouvrir la bouche que Jakub engrène une autre histoire, sur lui et quelques médicaments cette fois-ci. Je cesse de l’écouter et change de pôle d’intérêt au profit de la fille assise quelques rangées de sièges plus loin. Je reconnais en elle une autre ex-camarade d’école (diable, qu’est-ce que c’est que cela ? un train de souvenirs ? Montez et vous n’allez pas regretter, nous allons vous rejouer en quelques minutes des séquences de votre vie passée, le tout couvert d’un léger voile de pathos !), avec la quelle j’ai eu en huitième une sorte de pseudo-relation. Ce ne serait pas une justification suffisante pour la fixer sans arrêt, mais récemment nous sommes entrés en contact via ICQ et elle m’a confié qu’elle avait une très grande envie de me revoir, elle a posté un commentaire admiratif sur mon profil Facebook, m’envoyait de petites bêtises, des tas de jouets à la con qu’offrent les réseaux sociaux sur Internet.

Elle a grandi, la nana, depuis ses quelques dernières années. Absolument de partout. Non pas jusqu’à la perfection, mais elle n’en est pas très loin. Il est probable qu’elle ne s’est jusque-là pas aperçue de ma présence, surtout à cause du casque qu’elle a sur les oreilles et qui lui a aussi épargné les élucubrations bruyantes de Jakub. Maintenant elle a bougé la tête et nos regards se sont croisés, suivant le scénario classique où les deux s’interceptent mutuellement, se rendent compte qu’ils se sont vus l’un et l’autre mais détournent tous les deux le regard, ils repèrent encore de biais l’autre s’effacer pour enfin faire comme s’ils ne s’étaient jamais aperçus.

Péteux. Ducon. Faux-cul. Débile mental.

Avant de tendre un majeur imaginaire à ma voix intérieure, je répère, assise un siège derrière moi, la vieille qui m’a toisé sur le quai. Aussi difficile à croire que cela paraisse, elle a dû clopiner à mes trousses puis assister à l’intégralité de notre dialogue ou plutôt du monologue de Jakub. Là, elle vient d’attraper la manche du contrôleur, imaginant sans doute qu’en vertu de l’uniforme qu’il porte et de l’autorité morale que cela lui confère, il va d’abord nous corriger, Jakub et moi, pour ensuite nous mettre en état d’arrestation.

– Quelle racaille dans ce train ! sa voix se hisse par-dessus les autres et ressemble au crissement d’une portière non huilée, c’est des voyous drogués, depuis le début, ils ne parlent que de drogue, je vous dis, on devrait les mettre en prison !

Elle ne se rend pas compte de tenir par la manche le contrôleur qui visiblement a horreur des gens, au point que rien  que de demander son billet à quelqu’un doit lui poser problème. On décèle sur son visage qu’il souhaiterait se trouver en ce moment partout ailleurs mais pas où il est.

– C’est à coup sûr eux deux qui abîment et taguent les trains la nuit ! la vieille mégère poursuit sa tirade et secoue le bras du contrôleur jusqu’à lui faire glisser son képi sur le front.

Je lève les yeux au ciel, hoche la tête vers Jakub et fronce les sourcils à l’intention des sorcières sans balais. Décidément la faute est à mon karman, elle se venge parce qu’à onze ans je descendais en planche son escalier puis je lui criais dessus. Mais j’encule déjà mes souvenirs et m’approche de la porte du wagon, le train arrivant à l’arrêt. Au moment de passer à côté de mon amour potentiel, je détourne déséspérement la tête, de même qu’elle. Nous le savons tous les deux.

Le train s’arrête dans un grincement de freins. Je saute sur le quai en béton et, ignorant la bouche des sous-sols, je prends au plus court le chemin qui mène au passage à niveau. L’affiche interdisant de traverser le rail ne m’émeut plus depuis longtemps. Quelques secondes après moi, la retraitée en furie va jouer des coudes pour sortir à son tour mais je ne fais plus attention à elle. Je mets le casque et les Beatles s’incrustent dans mes oreilles. Je leur en suis reconnaissant.

En prenant le raccourci vers le trottoir derrière la barrière du passage à niveau, je trébuche sur les pierres saillant de la terre. Gêné par mes chaussures à semelle fine et légèrement déchirées, je pose les pieds avec précaution comme si j’avançais à travers un champ de mines. À mi-chemin, mon train me double. J’écoute le bruit de traverses qui bat en intensité la voix de Lennon et je regarde l’Express Prague – Radotin s’éloigner vers d’autres gares qui ne m’intéressent plus. Se dodelinant entre le rêve et la réalité, il transporte tous les jours une pléiade d’originaux. Camarades d’école drogués. Mémères coléreuses. Ex-amours qui, en fait, n’en furent jamais. Contrôleur timide souffrant d’une phobie sociale…

Ou bien moi-même.


[1] Chanteur pop tchèque

 

© Pavel Busta

 

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2 Comments
  1. Hugues permalink

    Pas mal, une petite tranche de vie assez sympathique.
    Je ne peut malheureusement pas juger du style, à cause de la traduction un peu hasardeuse.
    Juste un peut moins surpris, une chute moins inhabituelle.
    Mais pas désagréable.

  2. Martin Danes permalink

    Enfin, l’écrivain Henri Girard est intervenu juste après que vous n’ayez lu le texte et je viens donc de mettre en ligne la traduction affinée, là vous pourriez juger aussi du style.

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