Jusqu’à l’éternité
Jiri Andrle
En ce début d’après-midi il n’y avait que peu de monde dans le café. Le bruit des conversations était feutré et la musique presque inaudible.
Assis à une table de coin, Jakub buvait son deuxième verre de vin. Il aimait observer les gens dans les cafés et écouter leurs bavardages. Lorsque l’alcool commençait à faire effet, il s’asseyait au bar pour tenter de draguer une serveuse ou une jeune fille qu’il trouvait ne serait-ce qu’un brin sympathique. Parfois il avait de la chance et pouvait emmener la fille chez lui. Mais la plupart du temps il restait seul à se saouler, jusqu’au moment où il se faisait virer par quelqu’un du personnel. Dans toute la ville il n’y avait pas de café ou de bar qu’il n’aurait pas visité et où on l’aurait du moins un peu connu.
La fille qui venait d’entrer dans le café et s’asseyait à une des tables subjugua Jakub. Il la regardait tout à fait ouvertement. Il était conscient de ce qu’il devait faire. Il devait l’aborder et faire sa connaissance. Il regrettait son haleine sentant à coup sûr l’alcool, ce qui pourrait faire échouer leur rapprochement mais la fille lui plaisait trop pour s’attarder sur tous les obstacles possibles. Il décelait quelque chose comme la main du destin dans leur rencontre à venir qu’il n’espérait pas voir se transformer en succès – il savait qu’il aurait du succès.
– …comme si cela était prédestiné, disait Jakub à la fille en la fixant sans détour.
– J’ai un rendez-vous, répondit la fille et elle détourna le regard.
– Je vais t’attendre là, Jakub se leva du fauteuil et rejoignit sa place dans le coin. Ensuite il ne put pas détacher les yeux de la fille qui était déjà en compagnie de celui qu’elle avait attendu. Il enregistrait les regards que la fille lui rendait, ne sachant deviner ses sentiments avec exactitude, mais il se répétait sans cesse que tout cela était certainement prédestiné. Il ne devait pas penser à l’éventualité d’un échec. S’apprêtant à commander un autre verre de vin, il y renonça. Il alluma une nouvelle cigarette et patienta. La fille s’amusait bien à sa table. Elle avait cessé de regarder Jakub. La nervosité de celui-ci montait à chaque minute passée.
Ils étaient sur le départ. Ils quittèrent le café. Jakub les vit tourner à un coin de rue. Elle disparut de sa vue. Il resta dans le café. Il alluma une autre cigarette.
– Je ne pouvais pas te suivre tout de suite.
– Je sais, pourtant je savais que tu reviendrais.
Jakub commanda du vin pour tous les deux.
– Dis-moi quelque chose sur cette prédestination.
– Tu peux trouver ça banal mais dès le moment où tu es entrée je savais que nous devrions faire connaissance, que nous devrions être ensemble. Il s’approcha de la fille. Elle ne recula pas.
– Pourquoi penses-tu que nous devrions être ensemble ? Tu crois à des choses pareilles ? La fille aimait la fatalité dont il parlait. Le concept d’un amour fatal l’attirait. Elle n’avait jamais rien vécu de tel. Personne ne l’avait jamais abordée pour lui faire cette confession. Elle appréciait cela et commençait à avoir l’impression qu’elle sentait la même chose que Jakub.
– Il n’est pas possible que je te quitte. Lorsqu’une chose pareille arrive, c’est pour toujours. Il n’existe pas de force qui puisse s’interposer.
Jakub était déjà un peu saoul mais la fille le suivait aussi dans cette direction. Elle lui lançait des regards amoureux. Elle l’invitait à dire encore des phrases qu’elle trouvait nobles et belles.
– Tu veux rester avec moi ? Jakub se pencha au plus près de son visage. La fille hocha la tête en signe d’accord. Elle se sentait étrange, ayant même un peu envie de pleurer. Jakub la caressa.
Pendant un moment ils ne dirent rien. Jakub commanda deux verres de vodka.
Ils trinquèrent et vidèrent cul sec leurs verres.
Jakub tressaillit tant l’alcool était fort et regarda la fille, immobile face à lui. Il caressa encore la joue de la fille avant de remarquer que son teint était en train de virer. Il l’apostropha mais elle écarquilla les yeux et pointa sa bouche de l’index. Pendant un instant Jakub se demanda si elle ne plaisantait pas à propos du feu que le verre de vodka avait attisé dans sa bouche mais à la fin il se rendit compte que la fille suffoquait.
Tout à coup, il ne savait plus quoi faire. La fille changeait rapidement de couleur, passant du rouge au violet, et elle agitait les mains confusément. Jakub essaya de l’attraper par l’épaule mais elle s’arracha dans un mouvement de convulsion. Ses yeux exorbités le fixaient d’un regard vide. Proche de la folie, Jakub se pencha et frappa la fille au thorax de toutes ses forces. La fille trébucha sur sa chaise et tomba à plat-dos par terre. Le bruit de la chute retentit à travers le café.
– Qu’est-ce que tu fais à cette nana, salaud ! s’exclama l’homme assis jusque-là calmement à l’autre bout du café, bon Dieu, pourquoi tu la tapes ?
– Il veut peut-être la tuer ! Faites quelque chose ! brailla la dame située près de la porte à la vue de Jakub qui se leva de la chaise pour frapper encore une fois la fille allongée par terre.
– Arrête de la cogner, espèce de brute ! hurla l’homme et il se précipita vers Jakub.
Ce n’est qu’à ce moment-là que Jakub réalisa l’agitation que ses coups avaient soulevée dans le café. La fille ne donnait plus signe de vie. Le violet se substitua définitivement au rouge sur son visage.
L’homme, en s’approchant, donna un coup de poing dans la figure de Jakub qui ne s’y attendait pas et tomba par terre.
– Mais il l’a tuée, il l’a frappé à mort sous nos yeux ! criait l’homme en s’essayant à réanimer la fille. Les clients du café accouraient sur place. Ils regardaient Jakub avec dédain.
Jakub était pris de panique. Il les entendait tous dire « meurtrier », « assassin », et c’est bien de lui qu’ils parlaient. De sa lèvre inférieure déchirée coulait le sang. Du temps que personne ne le regardait, il se sauva.
© Jiří Andrle




