L’araignée

 

Je ne sais plus quand je l’ai aperçue pour la première fois : cela fait à coup sûr six mois, ou même plus. Elle se tenait par terre, dans mes cabinets, à quelques centimètres de la brosse à WC. Le bout du manche atteignait les sommets de l’Himalaya à côté d’elle, petite araignée. Je songeai tout de suite à l’écraser, mais je ne savais pas comment m’y prendre, l’espace entre le mur et la cuvette au fond duquel la bestiole gisait étant exigu et difficile d’accès. Je pouvais simplement soulever le porte-brosse et le reposer un peu plus loin pour l’écraser mais, finalement, je me bornai à ouvrir la fenêtre : peut-être qu’elle était venue par là et qu’elle repartirait par le même chemin.

Plus tard dans la journée ou le lendemain, je ne me souviens plus, je dus constater, légerement ennuyé, qu’elle était encore là, au même endroit, à côté du porte-brosse. Je saisis la brosse et l’approchai de l’araignée qui disparut en un clin d’œil sous le creux du mur attenant. Elle était donc là, sa petite maison ? Tant pis, je m’en débarrasserais une autre fois.

C’est lors de mes séjours suivants dans les cabinets que je la revis, toujours à la même place au millimètre près par rapport à la brosse, cette géante à l’ombre de laquelle elle cherchait refuge, j’abandonnai petit à petit mes velléités meurtrières. Sa conquête d’une infime partie de mon territoire ne limitait en rien ma propre marge de manœuvre. Et, après tout, elle ne devrait pas tenir longtemps sans vivres dans ce réduit isolé, ignoré des mouches ou des moustiques et où, sporadiquement, un poisson d’argent se dandinait sur le carrelage. L’idée de se tisser une toile l’eût-elle prise, celle-ci ne lui aurait pas servi à grand-chose. Déguerpir ou mourir de faim à côté de la brosse, tel était le choix auquel ferait bientôt face cette petite araignée alanguie.

Mes prévisions se révélèrent fausses : des mois passèrent et l’araignée était encore là, jouant avec moi au « Sauve-qui-peut » dès le moment où j’attrapais la brosse à proximité de laquelle elle continuait à séjourner. De nature sédentaire et si attachée au petit coin qu’elle avait élu pour elle et lequel – on l’occurence – gardait le même nom pour moi, je finis par la trouver un doigt pathétique. Tolérable, de par son lieu de résidence. Acceptable même ; sympathique par ses attaches grotesques ?

Désormais, en entrant dans les W.C. je commençais par vérifier si elle était bien là. Sa présence à son poste de guet derrière la brosse me rassurait comme une preuve, banale mais indéniable, que les choses restaient dans l’ordre. Cela devint presque un rituel pour moi, aucune de mes venues dans les cabinets ne pouvant se passer de notre bonjour. Quand je prenais la brosse elle se sauvait toujours dans sa cache sous la brèche du mur mais je savais qu’elle n’avait plus vraiment peur, ce n’était qu’une petite recréation pour elle et puis elle n’avait pas d’autre moyen de me dire qu’elle était bien en vie.

Quand je pensais à tout ce temps qu’elle avait à passer dans ce lieu, sans bouger ni rien faire ! Elle devait terriblement s’ennuyer, me disais-je, à rester toute la journée enfermée dans ce réduit peint en blanc et qui ne se distinguait pas par sa beauté. Sans me poser la question de savoir s’il pouvait y avoir une araignée mélomane, je laissais parfois, comme par hasard, la porte des W.C. entr’ouverte, et celle du salon aussi, de sorte que la musique émanant de ma platine laser pénétrât jusqu’aux cabinets. Non, je n’étais pas à ce point farfelu pour me demander quel genre de musique elle aurait bien pu aimer, d’ailleurs elle n’aurait guère réagi à ma question éventuelle, si ce n’est en disparaissant sous la cavité du mur.

Voici quatre jours, comme je rentrai dans les W.C., je jetai un coup d’œil du côté de la brosse et… elle n’y était pas. Elle demeura absente tout au long de la journée. Le lendemain elle ne réapparut toujours pas, ni le jour suivant. Je commençai alors à m’inquiéter car depuis plusieurs mois, elle ne manquait à l’appel jamais plus d’une fois sur deux. Je touchai du front les carreaux froids du sol pour la dénicher sous le mur mais la cuvette m’empêchait de voir quoi que ce fût. Depuis ce matin, j’ai enfin la certitude qu’elle est partie pour de bon. Je ne veux pas penser aux circonstances dans lesquelles cela a pu se passer. Ce que je sais c’est qu’elle ne reviendra plus.

Je me morfonds. Les heures se traînent comme dans une salle d’attente, ma journée grise se fane. Je me sens seul et sans perspectives.

 

© Martin Danes

 

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5 Comments
  1. J’avais toujours du mal à écraser les araignées. Non parce que selon la croyance russe cela portait malheur, mais par respect de leur habitat.

    Dommage qu’elle est partie. :-/ Ne te morfonds pas, tu as Martinka.

  2. Martin Danes permalink

    Vladimir, tu as misé juste : il y a de fortes chances que ma prochaine nouvelle publiée ici-même s’intitulera Le perroquet.

  3. Claudine permalink

    Serais-tu en train de nous concocter un bestiaire, une arche de Noé ? C’est en bon chemin.

  4. Martin Danes permalink

    Chère Claudine, je suis peut-être en train de concocter un bestiaire, en revanche c’est non pour l’arche de Noé ; chacune de mes bêtes étant en solo, leur future reproduction paraît compromise.

  5. Claudine permalink

    Martin, tu devrais prévoir une rencontre entre des loups et des phoques. Je te laisse deviner le résultat. Mais rendons à César… ce qui appartient à Alphonse Allais, le plus british des humoristes français.

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